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La rumeur

"Conseillé par votre bibliothécaire" Posted on 07 Avr, 2021 08:42
« Les rumeurs sont comme des graines dispersées aux quatre vents. Il est impossible de prédire où elles termineront leur course, mais s’il y a bien une certitude, c’est qu’elles finiront par atterrir quelque part. Elles s’insinueront dans les endroits les plus insoupçonnables. Dans la moindre faille et la moindre fissure. S’enracinant au plus profond des éléments. Tenant bon. Peu importe qu’elles soient vraies ou fausses. Plus les rumeurs se répandent, plus elles gagnent en force. Telles des racines profondément ancrées dans le sol, rien ne peut les arracher à la terre.

Je devrais peut-être briser le silence. Me donner en pâture à la foule en délire. Ils n’attendent que ça. Ils n’ont toujours attendu que ça. Voir ma souffrance étalée au grand jour. »

« La rumeur » Lesley Kara


Week-end de Pâques !

Actualité de la bibliothèque Posted on 02 Avr, 2021 12:53

La bibliothèque est fermée du samedi 3 avril au lundi 5 avril 2021 inclus.

Beau week-end à tous !



L’âge des possibles

"Conseillé par votre bibliothécaire" Posted on 31 Mar, 2021 09:59

« Il y avait là des perspectives que je n’avais jamais vues ni même supposées. Comme si, toute la vie durant, je l’avais passée derrière un grand rideau qui, brutalement, s’ouvrait.

Vous allez me dire, oui, c’est la définition même du rumspringa. Et c’est vrai. Mais pour moi, c’était plus, beaucoup plus. La ligne horizontale qu’était ma vie passait d’un seul coup à la verticale en zigzaguant.

Et puis, il y a eu ce tableau peint par une femme, Georgia O’Keeffe, La musique bleue et verte, c’était son titre. J’ai été prise de vertiges lorsque je l’ai vu. Je me suis assise sur la banquette au milieu de la salle pour recouvrer mes esprits. Je l’ai observé de longues minutes, je ne sais pas combien de temps je suis restée comme ça à regarder et à ne plus savoir qui j’étais. Je n’imaginais pas qu’un tableau, des couleurs, quelque chose d’inanimé pouvait malgré tout onduler et danser devant nos yeux.

Peut-être que ça ressemblait à une fleur ou à un paysage ou à un ciel, je n’en savais rien et ce n’était pas grave. Peut-être que le vent soufflait sur cette fleur, ce paysage ou dans ce ciel. Peut-être qu’il y avait de la musique, de la danse ou Dieu dans ce tableau. Peut-être qu’il y avait seulement des peut-être dans cette peinture, des possibles ou des questions laissées sans réponse.

– Tu l’aimes, ce tableau ? m’a demandé Saul en s’asseyant à mes côtés sur une des banquettes centrales de la dixième salle.
– Oui, beaucoup, et toi ?
– Non, je ne l’aime pas, je ne le comprends pas.
– Moi non plus, je ne le comprends pas, mais j’ai envie de trouver une réponse, même si ça me prendra du temps, peut-être toute une vie.
– Pourquoi aimer quelque chose d’incompréhensible, dénué de sens ou de finalité ?

J’ai bien vu que Rachel tremblait chaque fois qu’elle saisissait un livre ou un objet. Comme si tout se jouait là, entre ses mains. Non, elle ne tremblait pas, pas exactement, elle frémissait. Et puis, il y avait ses yeux. Ce qu’ils exprimaient et ce que ça me faisait à moi de voir ces yeux-là. Des yeux nouveaux, des yeux lavés, des yeux naissants. C’était beau et terrible à la fois car je n’y étais pour rien. J’aurais pu disparaître de cette boutique, ça n’aurait rien changé, Rachel aurait gardé ces yeux-là. […] tout ce que je voulais, c’était m’enfuir, et vite. Si je restais ici, pas seulement dans ce musée mais à Chicago même, je perdrais un bout de moi-même, je le pressentais. »

« L’âge des possibles » Marie Chartres



La Bibliothèque est ouverte

Actualité de la bibliothèque Posted on 25 Mar, 2021 15:20

Pour votre information, la bibliothèque reste ouverte dans les mêmes conditions qu’actuellement et aux horaires habituels.

Bienvenue à vous tous !



L’homme qui dépeuplait les collines

"Conseillé par votre bibliothécaire" Posted on 24 Mar, 2021 14:28

« Sous les arbres, l’air, encore frais à cette heure, diffusait une odeur de résine mêlée de vanille, une point de térébenthine à l’approche des fruitiers. Lorsque le véhicule ralentit, que l’essieu avant plongea dans les eaux boueuses de la vaste rivière Ulindi sous le regard étonné de hérons garde-bœufs, Lucas ne put réprimer un sourire.
La voilà, mon aventure. Elle commence.
Et son sourire se mua en un rire silencieux lorsque le 4 x 4 dériva en douceur sous la poussée inexorable des eaux. Sous ses yeux, un nuage de volatiles s’envola vers le ciel pour y caqueter sa joie. Le Français aurait voulu s’y hisser lui aussi, crier aux cieux son plaisir »

« L’homme qui dépeuplait les collines » Alain Lallemand



Snjór

"Conseillé par votre bibliothécaire" Posted on 18 Mar, 2021 10:45

« Il n’était pas loin de minuit mais il faisait encore clair. Les jours rallongeaient. À cette époque de l’année, chaque nouvelle journée, plus lumineuse que la veille, portait en elle l’espoir de quelque chose de meilleur et, de fait, la vie d’Ari Thór Arason venait de connaître une embellie. Sa petite amie Kristín avait enfin emménagé dans son modeste appartement d’Öldugata. Ce n’était au fond qu’une simple formalité : elle y passait déjà la plupart de ses nuits sauf les veilles d’examen, quand elle préférait réviser au calme dans la maison confortable de ses parents, jusque tard dans la nuit.
Kristín sortit de la douche, une serviette autour de la taille, et entra dans la chambre.
– Bon sang, je suis crevée… Parfois je me demande ce qui m’a pris de choisir médecine. Ari Thór leva la tête de son petit bureau et se retourna.
– Tu vas être un docteur fantastique.
Elle s’allongea sur le lit, s’étira sur la couverture. Sa chevelure blonde projetait comme un halo blanc sur les draps.
[…]
Dérangeant.
Oui, c’était le mot. Il y avait quelque chose de dérangeant dans cette vieille maison délabrée. La pluie aveuglante ajoutait à l’austérité des murs couleur plomb. Ici, l’automne n’était pas une véritable saison, plutôt un état d’esprit. Il semblait s’être perdu en route, quelque part vers le nord, quand, fin septembre, début octobre, l’hiver avait promptement succédé à l’été. L’automne ne manquait pas vraiment à Herjólfur, du moins pas celui de Reykjavik, sa ville natale. A Siglufjördur, l’inspecteur de police avait appris à aimer l’été, et ses journées d’une clarté vertigineuse, l’hiver, et sa pénombre qui se lovait autour du monde comme un chat géant.
La maison se dressait loin de l’entrée du tunnel de Strákar. Pour ce que Herjólfur en savait, cela faisait des années que personne ne l’avait occupée. Elle était trop à l’écart, trop en retrait de l’endroit où la ville étreignait le rivage. Comme si elle avait été laissée aux mains puissante de la nature – qui se seraient abattues sur elle brutalement.
Herjólfur s’intéressait tout particulièrement à cette bâtisse à l’abandon, et cela l’ennuyait. Il éprouvait rarement de la peur, son métier l’avait habitué à mettre de côté les sentiments importuns. Mais, cette fois, il n’y arrivait pas. Ça ne lui plaisait guère. Il s’était garé au bord de la route et hésitait à sortir de la voiture de patrouille. Sans la grippe d’Ari Thór, l’autre policier de la ville, il n’aurait même pas dû être de service… »

« Snjór » Ragnar Jónasson



Judas côté jardin

"Conseillé par votre bibliothécaire" Posted on 10 Mar, 2021 13:20

« Pour ce qui est de mon curieux prénom, , il aurait pu réduire cette situation à un modèle psychanalytique des plus communs. Et en fait pas du tout. Qu’un enfant nommé Judas soit le fils de Dieu ne m’est jamais jamais apparu comme une équation absurde ou contre nature. J’en étais la preuve vivante: je m’appelais Judas et mon père était Dieu »

« Judas côté jardon » Juan d’Oultremont



A la ligne

"Conseillé par votre bibliothécaire" Posted on 03 Mar, 2021 13:15

« Je dois à l’usine le fait de ne plus éprouver de
crise d’angoisse

Plutôt non

Je date de mon entrée à l’usine le fait de ne plus
éprouver ces foutues crises d’angoisse
Terribles
Irrémédiables
L’infini et son vide qui défoncent le crâne
Font monter la sueur froide le vertige la folie et la
mort

Je date de mon entrée à l’usine le fait de ne plus
prendre de traitement médicamenteux
Psychotropes
Anxiolytiques
Stabilisateurs
Antidépresseurs

Longtemps j’ai eu peur de devenir fou
Bien longtemps

C’était là ma principale angoisse
La mère de toutes
Celle qui générait crise et crises comme autant de
symptômes
Autant de souffrances aussi quotidiennes
qu’invivables

Peut-être l’épreuve de l’usine s’est-elle substituée à
l’épreuve de l’angoisse
Ce serait le lien le plus logique
Devoir tenir jour après jour nuit après nuit heure
après heure
Un simple déplacement de symptôme
Ce n’est plus la tête qui souffre mais le corps
On souffrira toujours bien assez comme ça

Surtout
Bien après que j’ai arrêté l’analyse lacanienne
L’usine m’a renvoyé en pleine gueule mes heures et
mes heures de divan

Le parallèle est évident
Tout au moins me le semble-t-il
Que viens-je faire ici
A quoi bon
Pourquoi ces telles pensées me viennent-elles à ce
moment précis
Pourquoi parler pourquoi se taire pourquoi écrire
Pour quoi
La fonction de l’analyse est d’être allongé sur un
divan à devoir parler
La fonction de l’usine est d’être debout à devoir
travailler et se taire

Et paradoxalement
Vu le temps qu’on a de penser à l’usine quand le
corps travaille
Mes angoisses auraient dû sortir encore plus
vivaces
Ce n’est pas ma place mon boulot ma vie qu’est-ce
que je fous là avec toutes mes années d’études ce
que j’ai lu écrit ou compris du sens du monde

Mais non

Bien au contraire

L’usine m’a apaisé comme un divan

Si j’avais eu à devenir fou
C’eût été dès les premiers jours aux crevettes aux
poissons panés à l’abattoir
C’eût été la nuit du tofu

La fin de l’usine sera comme la fin de l’analyse
Elle sera simple et limpide comme une vérité
Ma vérité

Je dois me coltiner encore cette épreuve tant que le
travail ne sera pas terminé
Ou ce travail tant que cette épreuve perdure

Elle sera

Il sera

Et en écrivant ces mots comme on parle à l’oreille
et au cerveau bienveillants d’un analyste
Je me rends compte que non

Je ne dois rien à l’usine pas plus qu’à analyse

Je le dois à l’amour
Je le dois à ma force
Je le dois à la vie »

« A la ligne : feuillets d’usine » Joseph Ponthus



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