« Je n’ai jamais regretté d’entrer dans la classe de Madame Barthy. À chaque fois, elle y gagnait un nouveau prix, c’était du cinéma français, du film d’auteur, des problèmes, du glamour, pas de solution. Fin de quarantaine triomphante, elle portait des jupes fendues jusqu’au nombril, des décolletés vertigineux que nous commentions, dans le sillage de son parfum, très longtemps après la fin de ses cours d’anglais, pendant lesquels elle nous racontait sa vie en français en prenant des poses langoureuses dignes d’une pin-up des calendriers Pirelli. Ses déhanchements sur le bord du bureau nous mettaient mal à l’aise et à la fois en émoi. Nous ne parlions jamais anglais. Nous écoutions ses monologues, elle y conspuait tous ceux qui lui pourrissaient la vie ; ce n’était pas vraiment des cours d’anglais, c’était un aperçu mordant de ce qui fait la pénibilité d’une vie d’adulte. Pour être sûrs de ne jamais travailler, nous remettions régulièrement une pièce dans la machine en posant une question naïve : « Vous avez l’air énervée, madame ? » Et Madame Barthy répondait : « Ah, si vous saviez… » « 


« Un parfum d’herbe coupée » Nicolas Delesalle