de pierre et d'os

« Je suis à nouveau seule sur le territoire. À la recherche de baies et de petit gibier. Je dors sur des tapis de mousse quand il y en a, ou parmi les saules nains. Il fait chaud – trop chaud parfois. Cela n’est pas bon. Les moustiques m’assaillent, et j’ai peur que les maladies fondent sur moi. Ikasuk pleure certains soirs. Je me demande si des esprits ne rôdent pas. Ce matin, j’ai cueilli une grande quantité d’airelles. Je les mange par poignées, ça finit par me faire grincer les dents. Je ne les aime qu’avec du sang de phoque, mais je n’ose pas revenir vers la côte pour chasser. J’ai peur de la mer depuis que j’ai touché le tupilak. Je crains aussi de chasser sur la toundra, car toutes les armes que je possède – ma lance, mon couteau, mon harpon – ont servi récemment à tuer des animaux marins. Si je touche un animal terrestre avec ça, je vais mettre son esprit en colère. Je préfère encore mourir de faim. Et puis j’ai à nouveau mal au ventre. Comme à chaque lune désormais, mais cette fois plus encore que d’habitude. Je ne vais pas tarder à perdre mon sang. J’imagine que les animaux le savent, et que je ne devrais pas regarder vers le nord, où passeront bientôt les caribous. Qu’il est donc difficile d’être seule – sans père, sans époux, sans famille. Sans raison de vivre, finalement. Le géant et la veuve ont raison, il me faut un enfant – mais où le trouver ? « 

« De pierre et d’os »  Bérangère Cournut