« C’est la cérémonie annuelle : l’ouverture du studio. Toutes les fenêtres sont munies de petits volets, sinon il entrerait trop de vermine. Mais je trouve toujours des élytres desséchés de scarabées, des lézards déshydratés qui n’ont pas survécu à l’hiver. J’ai essayé de me figurer l’obscurité qui règne alors à l’intérieur, mais mes livres ne m’en disent rien. Quand j »ai ouvert tous les volets, vient le moment de déverrouiller la porte. Cela ne va pas sans mal, on ne m’attendait plus, clés et serrures protestent, mais soudain elles cessent toute résistance, la porte cède et la lumière s’engouffre à l’intérieur; la première chose que je vois c’est « la bibliothèque de Babel » en espagnol, les sommets de la littérature fantastique que, selon Borges, nous devons tous lire, toutes ses idoles rassemblées : Kafka, Chesterton, Bloy, Kipling, Stevenson, « Micromégas » de Voltaire, « Le Crime de Lord Arthur Saville » d’Oscar Wilde, « Les Mille et Une Nuits » dans la version de Burton en plus de celle de Galland, en tout trente-trois tomes, achetés en une seule fois il y a trente ans à la Libreria Catolica de Mahon. Tout est resté en l’état où je l’avais laissé en décembre. Pendant six mois, les livres se sont lus eux-mêmes, ce que j’ai sous les yeux, c’est mon autoportrait en lecteur. Et en même temps mon autoportrait en tricheur à mon propre égard, puisque je suis le seul à savoir ce que je n’ai pas encore lu. J’entre et je sors de mes bouquins au fil d’une errance marquée par l’arbitraire de qui veut tout et de qui ne choisit pas, sachant bien que tout ce qui est ici m’a fait tel que je suis, y compris ce que je n’ai pas lu. « 

« 533 Le Livre des jours »  Cees Nooteboom