« Passion, talent imaginatif, originalité, charme ― de tout cela, Monsieur Bovary peut-être dépourvu, mais pas d’amour. Monsieur Bovary aime sa femme. Après sa mort, il s’efforce de ne pas l’oublier et cependant, jour après jour, son image aimée semble disparaître peu à peu et le pauvre Monsieur Bovary en reste inconsolable. C’est dans ses rêves seulement qu’il parvient à la faire revenir telle qu’elle était : chaque nuit, il la voit, et il va vers elle mais, lorsqu’il tente de l’embrasser, Emma se désintègre en une masse de chair pourrissante.
Après la mort d’Emma, comme en exemple d’impartialité littéraire, Monsieur Bovary meurt assis sur le même banc de son jardin sur lequel Emma avait mené son aventure amoureuse. Avant de mourir, il pardonne à l’amant de sa femme, l’assure qu’il ne lui veut pas de mal et déclare à haute voix : « C’est la faute de la fatalité ! » Ce sont ses derniers mots. Malicieusement, comme une sorte d’insulte posthume, Flaubert prête au pauvre homme un cliché dont se seraient régalés ses futurs clowns, Bouvard et Pécuchet.
Mais il y a là un paradoxe. Cette littérature romanesque et triviale que Flaubert méprisait si manifestement, dont Emma se fait de tels délices et qui, sans nul doute, contribue à son malheur, offre à Monsieur Bovary une épitaphe appropriée. Les mots sur la tombe d’Emma sont « Amabilem conjugem calcas ! », « Vous marchez sur une épouse aimée ! » ― ce qui n’est ni sentimental ni comique, simplement grotesque. Et cependant, affirmer que le destin est, au bout du compte, responsable du genre de vie, tragique ou heureux, que nous avons mené, même si c’est indiscutablement un cliché, n’en est pas moins une vérité : immuable, littéraire, et ― pourquoi pas ne pas le dire ― courageuse. »

« Monstres fabuleux et autres amis littéraires » Alberto Manguel