« Je dois à l’usine le fait de ne plus éprouver de
crise d’angoisse

Plutôt non

Je date de mon entrée à l’usine le fait de ne plus
éprouver ces foutues crises d’angoisse
Terribles
Irrémédiables
L’infini et son vide qui défoncent le crâne
Font monter la sueur froide le vertige la folie et la
mort

Je date de mon entrée à l’usine le fait de ne plus
prendre de traitement médicamenteux
Psychotropes
Anxiolytiques
Stabilisateurs
Antidépresseurs

Longtemps j’ai eu peur de devenir fou
Bien longtemps

C’était là ma principale angoisse
La mère de toutes
Celle qui générait crise et crises comme autant de
symptômes
Autant de souffrances aussi quotidiennes
qu’invivables

Peut-être l’épreuve de l’usine s’est-elle substituée à
l’épreuve de l’angoisse
Ce serait le lien le plus logique
Devoir tenir jour après jour nuit après nuit heure
après heure
Un simple déplacement de symptôme
Ce n’est plus la tête qui souffre mais le corps
On souffrira toujours bien assez comme ça

Surtout
Bien après que j’ai arrêté l’analyse lacanienne
L’usine m’a renvoyé en pleine gueule mes heures et
mes heures de divan

Le parallèle est évident
Tout au moins me le semble-t-il
Que viens-je faire ici
A quoi bon
Pourquoi ces telles pensées me viennent-elles à ce
moment précis
Pourquoi parler pourquoi se taire pourquoi écrire
Pour quoi
La fonction de l’analyse est d’être allongé sur un
divan à devoir parler
La fonction de l’usine est d’être debout à devoir
travailler et se taire

Et paradoxalement
Vu le temps qu’on a de penser à l’usine quand le
corps travaille
Mes angoisses auraient dû sortir encore plus
vivaces
Ce n’est pas ma place mon boulot ma vie qu’est-ce
que je fous là avec toutes mes années d’études ce
que j’ai lu écrit ou compris du sens du monde

Mais non

Bien au contraire

L’usine m’a apaisé comme un divan

Si j’avais eu à devenir fou
C’eût été dès les premiers jours aux crevettes aux
poissons panés à l’abattoir
C’eût été la nuit du tofu

La fin de l’usine sera comme la fin de l’analyse
Elle sera simple et limpide comme une vérité
Ma vérité

Je dois me coltiner encore cette épreuve tant que le
travail ne sera pas terminé
Ou ce travail tant que cette épreuve perdure

Elle sera

Il sera

Et en écrivant ces mots comme on parle à l’oreille
et au cerveau bienveillants d’un analyste
Je me rends compte que non

Je ne dois rien à l’usine pas plus qu’à analyse

Je le dois à l’amour
Je le dois à ma force
Je le dois à la vie »

« A la ligne : feuillets d’usine » Joseph Ponthus