« Il y avait là des perspectives que je n’avais jamais vues ni même supposées. Comme si, toute la vie durant, je l’avais passée derrière un grand rideau qui, brutalement, s’ouvrait.

Vous allez me dire, oui, c’est la définition même du rumspringa. Et c’est vrai. Mais pour moi, c’était plus, beaucoup plus. La ligne horizontale qu’était ma vie passait d’un seul coup à la verticale en zigzaguant.

Et puis, il y a eu ce tableau peint par une femme, Georgia O’Keeffe, La musique bleue et verte, c’était son titre. J’ai été prise de vertiges lorsque je l’ai vu. Je me suis assise sur la banquette au milieu de la salle pour recouvrer mes esprits. Je l’ai observé de longues minutes, je ne sais pas combien de temps je suis restée comme ça à regarder et à ne plus savoir qui j’étais. Je n’imaginais pas qu’un tableau, des couleurs, quelque chose d’inanimé pouvait malgré tout onduler et danser devant nos yeux.

Peut-être que ça ressemblait à une fleur ou à un paysage ou à un ciel, je n’en savais rien et ce n’était pas grave. Peut-être que le vent soufflait sur cette fleur, ce paysage ou dans ce ciel. Peut-être qu’il y avait de la musique, de la danse ou Dieu dans ce tableau. Peut-être qu’il y avait seulement des peut-être dans cette peinture, des possibles ou des questions laissées sans réponse.

– Tu l’aimes, ce tableau ? m’a demandé Saul en s’asseyant à mes côtés sur une des banquettes centrales de la dixième salle.
– Oui, beaucoup, et toi ?
– Non, je ne l’aime pas, je ne le comprends pas.
– Moi non plus, je ne le comprends pas, mais j’ai envie de trouver une réponse, même si ça me prendra du temps, peut-être toute une vie.
– Pourquoi aimer quelque chose d’incompréhensible, dénué de sens ou de finalité ?

J’ai bien vu que Rachel tremblait chaque fois qu’elle saisissait un livre ou un objet. Comme si tout se jouait là, entre ses mains. Non, elle ne tremblait pas, pas exactement, elle frémissait. Et puis, il y avait ses yeux. Ce qu’ils exprimaient et ce que ça me faisait à moi de voir ces yeux-là. Des yeux nouveaux, des yeux lavés, des yeux naissants. C’était beau et terrible à la fois car je n’y étais pour rien. J’aurais pu disparaître de cette boutique, ça n’aurait rien changé, Rachel aurait gardé ces yeux-là. […] tout ce que je voulais, c’était m’enfuir, et vite. Si je restais ici, pas seulement dans ce musée mais à Chicago même, je perdrais un bout de moi-même, je le pressentais. »

« L’âge des possibles » Marie Chartres