« Pierre s’extirpe du trou d’eau et s’étend sous un chêne pour se sécher. Le Refuge. Il sait qu’il ne reverra jamais le Poitou, ni même la France de la mort et de l’injustice. Adieu. Pierre se laisse caresser par ses souvenirs et la tiédeur de la bise. Un rossignol lance ses jolis trilles depuis le sommet d’un arbre. L’oiseau semble si gai, dans le soleil et le printemps. Cette gaîté parfaite rend soudain Pierre profondément triste. Il passe le doigt sur sa cicatrice. Il revoit sa femme, sa tendresse, sa beauté, sa sobriété de temple, ses longues mains qui cueillaient les roses pour les lui offrir.
Elle aurait apprécié la solitude du Nouveau Monde, ces paysages neufs et démesurés que peuplent d’inquiétants sauvages, sans églises, sans villages, sans cimetières. Pierre ferme fort les yeux ; il les ferme si fort que deux larmes brèves s’échappent aux commissures des paupières.
Il y a longtemps que je t’aime, jamais ne ne t’oublierai. »

« Le banquet annuel de la confrérie des fossoyeurs » Mathias Enard