« Son père était un lecteur et il avait fait de sa fille unique une lectrice. Sa mère lui apprendrait la dureté et le silence, ses oncles lui apprendraient la pêche et la conduite, mais d’emblée, le plus tôt possible, son père lui avait appris à lire. Le soir, il venait s’asseoir au bord de son lit pour lui lire L’amour de la vie, une nouvelle de Jack London, quand elle n’avait pas encore dix ans. London, Faulkner, Beckett, Hardy, c’était le genre d’histoires qu’il lui lisait, qu’il voulait porter à sa connaissance, à elle, une petite fille. Sa sélection brassait indifféremment livres pour enfants et livres pour adultes, si bien qu’il ne sembla jamais à Liv Maria qu’il existait de réelle frontière, non pas seulement entre ces catégories littéraires, mais entre ces deux états. Les contes de Grimm étaient très cruels, après tout, alors que Samuel Beckett, l’austère, le pessimiste dramaturge Beckett, avait écrit des pages si émouvantes sur les biscuits, dans Murphy, des pages dont le père de Liv Maria avait pressenti avec justesse qu’elles parleraient à un enfant. Parce que leur problématique – dans quel ordre manger les petits gâteaux, et pourquoi, et ce qu’impliquerait le changement, résonnait avec sa vie quotidienne. »

« Liv Maria » Julia Kerninon