« Voilà. Nous avions presque fini. J’étais libraire ? Quelle chance ! Elle m’a parlé avec passion d’Elena Ferrante, je lui ai répondu mal de dos. Cartons, piles, stock, libraire est aussi un métier de force. Mais quand même, lire les livres avant qu’ils ne paraissent ! Un bonheur, non ? Oui. Bien sûr. Et une chance. Elle testait ma résistance aux choses. Je l’avais senti. Verre à moitié vide ? À moitié plein ? Qui êtes-vous, Jeanne, qui allez repartir de mon bureau avec trop d’informations, le ventre noué, la tête lourde, une besace remplie d’ordonnances et sept mois de traitement ? Jeanne, qui serez ensuite bombardée de rayons chaque matin pendant trente-trois jours, le torse marqué au feutre indélébile, rouge, noir, tatouée de croix pour que le médecin n’ait pas à recalculer les angles d’attaque. Jeanne, qui prendrez des médicaments pendant cinq ans, qui serez palpée, surveillée, contrôlée, qui vivrez le reste de votre vie avec cette crainte nouvelle. »

« Une joie féroce » Sorj Chalandon