« Qu’est-ce qu’une frontière au milieu du désert ? Une ligne invisible au-delà de laquelle il y a ceux qui te frappent, ceux qui te donnent à boire, ceux qui volent ton argent et ceux qui font un peu tout ça à la fois. Ou bien encore, là où il n’y a plus personne parce que le chauffeur a perdu la piste et alors on meurt.
Arrivé à une oasis entre le Soudan et la Libye – le jeune homme ne savait si c’était de ce côté-ci de la frontière ou de l’autre -, l’homme au GPS lui avait dit : « Ta famille n’a pas donné les awala (l’argent) qui manquent à mon associé à Addis-Abeba, pour toi le voyage finit ici. »
« Grâce te soit rendue à Toi ! ô mon Dieu, pensa-t-il alors, pour m’avoir fait choisir cet homme. » Il savait que d’autres passeurs avaient tenu ces propos à leurs passagers au bord d’une piste dans le néant et non pas au bord d’une oasis, en leur remettant une gourde d’un demi-litre d’eau avec l’assurance de mourir.
Le jeune homme regarda l’oasis et se demanda : « Que sera le reste de mes jours ici, stranded pour la vie (« Un stranded est comme de l’eau qui a fui d’une gourde percée : elle laisse d’abord une petite trace foncée, puis le sol l’absorbe, enfin il ne reste rien d’autre que la terre qui l’a avalée ») entre la couleur de sang de l’aube, sous ces trois palmiers écorchés, à côté des carcasses de chiens desséchées par un air si brûlant qu’elles ne dégagent plus aucune odeur fétide depuis plusieurs heures déjà ? Quel effet cela me fera de sentir mes os devenir du sable ? » Il ne pensa ni à sa mère ni à ayat (grand-mère) Abeba et pas même à son cousin, mais à Tsahai. Il espéra de tout cœur que le nouveau maître réussirait à persuader ses parents de ne pas la cantonner à des tâches ménagères et de la laisser étudier. Pour la première fois depuis qu’il était sorti, en pensant à cette belle fillette intelligente et désireuse d’apprendre, il sentit les larmes monter dans ses yeux. Mais il ne pleura pas, car dans le désert gaspiller l’eau est un péché mortel.
Il resta dans l’oasis pendant des semaines, peut-être des mois, il ne savait plus exactement lui-même. Il se nourrissait de restes qu’une femme compatissante lui jetait par terre de temps en temps. Puis un jour, le passeur au menton débonnaire repassa par là au cours d’une de ses allées et venues. Il montra son camion au jeune homme et lui dit : « Monte. »
Le petit-fils d’un lointain cousin de sa mère, émigré dans les années vingt aux États-Unis, avait envoyé des dollars à Addis-Abeba par un money transfer international. Le jeune homme comprit que le passeur avait réalisé avec lui une évaluation commerciale impeccable : il avait compris que c’était un client arrivé au bout de son argent, mais doté d’une famille qui en chercherait encore désespérément. C’est pour cela qu’il l’avait abandonné dans l’oasis sans nom et non pas le long de la piste de sable : il n’avait pas renoncé à gagner encore de l’argent sur son dos.
Le jeune homme fut sauvé du désert par un orthodontiste de Milwaukee, Wisconsin – parfois, lorsque Dieu parle, Il dit des choses un peu étranges. »

« Tous, sauf moi » Francesca Melandri