Blog Image

Blog Nohbi

Le prénom de mon oncle

"Conseillé par votre bibliothécaire" Posted on 23 Sep, 2020 13:15

« Si seulement mon dix-huitième anniversaire n’était pas tombé douze ans après le décès d’un oncle éloigné parti vivre en Espagne…Si cet oncle n’était pas resté sans descendance et si, juste avant de s’éteindre, il n’avait pas soudain été pris d’une nostalgie pour la vie qu’il n’avait jamais menée…Si, pour toutes ces raisons, il n’avait pas envoyé son unique bijou, une bague, à ma grand-mère en lui demandant de le transmettre à un descendant homonyme encore à naître…Si ma grand-mère n’avait pas oublié de m’acheter un cadeau pour mes dis-huit ans et si je n’étais pas allée la voir le jour de mon anniversaire…Si elle n’avait pas regardé nerveusement autour d’elle à la recherche de quelque chose qui pourrait ressembler ne fût-ce que de loin à un cadeau…Si ces yeux n’étaient pas tombés sur le petit écrin de cuir noir renfermant une bague qui attendait là depuis douze ans le doigt ad hoc…Si je ne m’étais pas imposé de tenir une promesse qui placerait entièrement ma première grossesse sous le signe d’un certain attentat à la bombe du 5 décembre 1946…Alors cette histoire serait restée le petit mythe lisse comme un miroir qu’elle fut pendant soixante-dix ans. »

« Le prénom de mon oncle » Marjolijn van Heemstra



Nos vies en mille morceaux

"Conseillé par votre bibliothécaire" Posted on 16 Sep, 2020 13:07

« Sur tous les murs il y avait des disques et des livres. Des rangées et des rangées de vinyles du sol au plafond sur deux pans du salon. Sur un troisième, des livres. Et dans les bibliothèques, plein de bibelots, de photos de gens souriants et de plantes vertes en pot avec un feuillage qui faisait comme une échelle de verdure jusqu’à l’étage du dessous. Et par terre encore des livres, sur des tapis en laine aux couleurs incroyablement vives, et des caisses à vin en bois retournées qui contenaient des bougies. Ainsi qu’une vieille et grosse télé presque cachée dans un coin. Sur un antique canapé en cuir, six ou sept coussins et un chat. Un énorme chat tout noir. »

« Nos vies en mille morceaux » Hayley Long



Monstres fabuleux et autres amis littéraires

"Conseillé par votre bibliothécaire" Posted on 02 Sep, 2020 10:00

« Passion, talent imaginatif, originalité, charme ― de tout cela, Monsieur Bovary peut-être dépourvu, mais pas d’amour. Monsieur Bovary aime sa femme. Après sa mort, il s’efforce de ne pas l’oublier et cependant, jour après jour, son image aimée semble disparaître peu à peu et le pauvre Monsieur Bovary en reste inconsolable. C’est dans ses rêves seulement qu’il parvient à la faire revenir telle qu’elle était : chaque nuit, il la voit, et il va vers elle mais, lorsqu’il tente de l’embrasser, Emma se désintègre en une masse de chair pourrissante.
Après la mort d’Emma, comme en exemple d’impartialité littéraire, Monsieur Bovary meurt assis sur le même banc de son jardin sur lequel Emma avait mené son aventure amoureuse. Avant de mourir, il pardonne à l’amant de sa femme, l’assure qu’il ne lui veut pas de mal et déclare à haute voix : « C’est la faute de la fatalité ! » Ce sont ses derniers mots. Malicieusement, comme une sorte d’insulte posthume, Flaubert prête au pauvre homme un cliché dont se seraient régalés ses futurs clowns, Bouvard et Pécuchet.
Mais il y a là un paradoxe. Cette littérature romanesque et triviale que Flaubert méprisait si manifestement, dont Emma se fait de tels délices et qui, sans nul doute, contribue à son malheur, offre à Monsieur Bovary une épitaphe appropriée. Les mots sur la tombe d’Emma sont « Amabilem conjugem calcas ! », « Vous marchez sur une épouse aimée ! » ― ce qui n’est ni sentimental ni comique, simplement grotesque. Et cependant, affirmer que le destin est, au bout du compte, responsable du genre de vie, tragique ou heureux, que nous avons mené, même si c’est indiscutablement un cliché, n’en est pas moins une vérité : immuable, littéraire, et ― pourquoi pas ne pas le dire ― courageuse. »

« Monstres fabuleux et autres amis littéraires » Alberto Manguel



Mariage contre nature

"Conseillé par votre bibliothécaire" Posted on 26 Août, 2020 12:58

« L’histoire de Hakone m’a secrètement remuée.
Parce que jusqu’à maintenant, chaque fois que j’étais devenue proche de quelqu’un, j’avais eu l’impression de vivre une substitution progressive.
Les pensées de l’autre, ses goûts, ses paroles, ses actes supplantaient peu à peu les miens à mon insu et quand je m’apercevais que je me comportais comme si j’avais toujours été ainsi, cela me paniquait. Mes tentatives pour résister étaient vaines. Il ne s’agissait pas seulement de manifestations extérieures.
Les hommes pénétraient profondément en moi, de la même façon que les nutriments du terreau imprègnent les racines. A chaque nouvelle rencontre, j’étais comme transplantée, je changeais de terreau. La preuve en est que je n’avais presque aucun souvenir des jours passés avec les hommes que j’avais fréquentés autrefois. Ce qui était étrange, c’est que mes partenaires cherchaient tous à me servir de terreau. Et cela finissait toujours de la même façon, je sentais mes racines menacées de pourriture à cause du terreau et je me dépêchais de briser le pot pour m’en extirper de force.
Le terreau était-il mauvais, ou était-ce les racines qui posaient problème ? »

« Mariage contre nature » Yukiko Motoya



« Conseillé par votre bibliothécaire »

"Conseillé par votre bibliothécaire" Posted on 12 Août, 2020 10:01

« Ma dernière bibliothèque se trouvait en France, logée dans un vieux presbytère au sud de la vallée de la Loire, au coeur d’un village paisible d’à peine 10 maisons. Nous avions choisi cet endroit, mon partenaire et moi, parce qu’il y avait, juste à côté de la maison, une grange partiellement détruite depuis des siècles et assez vaste pour accueillir ma bibliothèque, laquelle se montait alors à trente-cinq mille volumes. je pensais que du moment que les livres trouvaient leur place, je trouverais la mienne. L’avenir devait me donner tort.

Je sus que je voulais vivre dans cette maison dès la première fois que j’ouvris les deux lourdes portes cochères de chêne qui donnaient accès au jardin. Telle était la vue: encadrés par la voûte du portail en pierre, deux antiques sophoras projetant leurs ombres sur une tendre pelouse qui s’étendait jusqu’à un lointain mur gris, tout au fond; on nous raconta que, sous le sol, des corridors voûtés avainet été creusés lors de guerres paysannes afin de relier la maison à une tour aujourd’hui en ruine, à l’arrière-plan. »

« Je remballe ma bibliothèque: une élégie & quelques disgressions »  Alberto Manguel



« Conseillé par votre bibliothécaire… »

"Conseillé par votre bibliothécaire" Posted on 05 Août, 2020 13:14

« Plutôt que de chercher ce qu’on a perdu, mieux vaut prendre soin de ce qui nous reste »

« La papeterie Tsubaki »  Ito Ogawa



Les Giètes

"Conseillé par votre bibliothécaire" Posted on 29 Avr, 2020 11:15

« Je perds mes souvenirs aussi, et quand je ne les perds pas, ce qui les constitue disparaît de lui-même. Je viens d’évoquer l’ordinaire du régiment, et la cantine de l’usine. Ma caserne est rasée depuis longtemps, ils ont construit un cinéma sur l’emplacement. Mon usine est désaffectée elle aussi, mais sans rien qui la recouvre, elle reste là à pourrir debout, l’industrie papetière n’a plus besoin d’elle ni de ses ouvriers, le papier aujourd’hui on l’importe. Quant à ma maison, elle est désormais occupée par mon fils, mais elle est toujours là. Moi, je suis ici. Je ne suis plus dans ma maison, je suis dans la Maison. »

« Les Giètes: photo roman » Fabrice Vigne et Anne Rehbinder



Nos vies en mille morceaux

"Conseillé par votre bibliothécaire" Posted on 22 Avr, 2020 14:14

« La musique n’est pas juste de la musique, c’est aussi de la magie. Qui peut conjurer des émotions dont on ignorait jusqu’à l’existence, et faire naître à la vie des sentiments que l’on pensait éteints à jamais. Un peu comme un voyage dans le temps. La musique est capable de nous transporter à une époque, à d’autres endroits, avec une telle précision qu’on revoit les bandes de baskets qu’on n’a plus depuis longtemps, qu’on entend pépier les oiseaux envolés depuis longtemps et qu’on va jusqu’à sentir l’odeur de vinaigre des chips de l’été précédent. Et lorsque toutes ces émotions, ces souvenirs surviennent par le biais d’un objet concret, et pas seulement d’un MP3, eh bien, la magie est encore plus forte »

« Nos vies en mille morceaux » Hayley Long



Suivant »