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Blog Nohbi

Tous, sauf moi

"Conseillé par votre bibliothécaire" Posted on 01 Déc, 2021 10:03

« Qu’est-ce qu’une frontière au milieu du désert ? Une ligne invisible au-delà de laquelle il y a ceux qui te frappent, ceux qui te donnent à boire, ceux qui volent ton argent et ceux qui font un peu tout ça à la fois. Ou bien encore, là où il n’y a plus personne parce que le chauffeur a perdu la piste et alors on meurt.
Arrivé à une oasis entre le Soudan et la Libye – le jeune homme ne savait si c’était de ce côté-ci de la frontière ou de l’autre -, l’homme au GPS lui avait dit : « Ta famille n’a pas donné les awala (l’argent) qui manquent à mon associé à Addis-Abeba, pour toi le voyage finit ici. »
« Grâce te soit rendue à Toi ! ô mon Dieu, pensa-t-il alors, pour m’avoir fait choisir cet homme. » Il savait que d’autres passeurs avaient tenu ces propos à leurs passagers au bord d’une piste dans le néant et non pas au bord d’une oasis, en leur remettant une gourde d’un demi-litre d’eau avec l’assurance de mourir.
Le jeune homme regarda l’oasis et se demanda : « Que sera le reste de mes jours ici, stranded pour la vie (« Un stranded est comme de l’eau qui a fui d’une gourde percée : elle laisse d’abord une petite trace foncée, puis le sol l’absorbe, enfin il ne reste rien d’autre que la terre qui l’a avalée ») entre la couleur de sang de l’aube, sous ces trois palmiers écorchés, à côté des carcasses de chiens desséchées par un air si brûlant qu’elles ne dégagent plus aucune odeur fétide depuis plusieurs heures déjà ? Quel effet cela me fera de sentir mes os devenir du sable ? » Il ne pensa ni à sa mère ni à ayat (grand-mère) Abeba et pas même à son cousin, mais à Tsahai. Il espéra de tout cœur que le nouveau maître réussirait à persuader ses parents de ne pas la cantonner à des tâches ménagères et de la laisser étudier. Pour la première fois depuis qu’il était sorti, en pensant à cette belle fillette intelligente et désireuse d’apprendre, il sentit les larmes monter dans ses yeux. Mais il ne pleura pas, car dans le désert gaspiller l’eau est un péché mortel.
Il resta dans l’oasis pendant des semaines, peut-être des mois, il ne savait plus exactement lui-même. Il se nourrissait de restes qu’une femme compatissante lui jetait par terre de temps en temps. Puis un jour, le passeur au menton débonnaire repassa par là au cours d’une de ses allées et venues. Il montra son camion au jeune homme et lui dit : « Monte. »
Le petit-fils d’un lointain cousin de sa mère, émigré dans les années vingt aux États-Unis, avait envoyé des dollars à Addis-Abeba par un money transfer international. Le jeune homme comprit que le passeur avait réalisé avec lui une évaluation commerciale impeccable : il avait compris que c’était un client arrivé au bout de son argent, mais doté d’une famille qui en chercherait encore désespérément. C’est pour cela qu’il l’avait abandonné dans l’oasis sans nom et non pas le long de la piste de sable : il n’avait pas renoncé à gagner encore de l’argent sur son dos.
Le jeune homme fut sauvé du désert par un orthodontiste de Milwaukee, Wisconsin – parfois, lorsque Dieu parle, Il dit des choses un peu étranges. »

« Tous, sauf moi » Francesca Melandri



Phalaina

"Conseillé par votre bibliothécaire" Posted on 24 Nov, 2021 15:01

« Comme à chaque équinoxe, le père Bertrand avait sorti sa collection de grigris et l’astiquait patiemment d’un petit chiffon doux imbibé d’une potion magique transmise par sa grand-mère : huile, vinaigre et sel, une recette qui avait l’avantage non négligeable de pouvoir finir en vinaigrette. La sorcellerie est une branche de la cuisine, disait d’ailleurs sa mère qui, elle, était plus douée en tourtes qu’en philtres. Le père Bertrand, comme chaque fois que ses figures féminines se rappelaient à son souvenir, se tourna pour saluer le petit autel familial qu’il avait installé près de la cheminée. Une simple boîte ornée de minuscules stèles de marbre, d’une bougie et de quelques fleurs fraîches. Une tradition qu’il avait découverte lors d’un voyage au Japon et qu’il avait adoptée. Depuis, chaque jour, il leur gardait quelques miettes de son repas en offrande et veillait à ce que la bougie soit toujours allumée. Aussi fut-il fort surpris de la trouver éteinte.
Quelque chose allait arriver. »

« Phalaina » Alice Brière-Haquet



Effond-rement & capitalisme vert

"Conseillé par votre bibliothécaire" Posted on 17 Nov, 2021 13:54

« Sociologiquement, les acteurs du capitalisme vert résultent d’une convergence entre différentes couches sociales; c’est d’ailleurs ce qui fait sa force symbolique et pratique-financière notamment. Ils résultent du croisement entre deux principaux groupes, avant l’apparition, à partir des années 1960, des activistes issus, pour la plupart, des classes moyennes.D’une part, il y a les technocrates qui se situent à différents niveaux de l’appareil d’état dont l’interventionnisme dans les questions de ressources et d’environnement s’accroît. Aux Etats-Unis, on y trouve les différents écologues qui ont travaillé sur les parcs nationaux (Gifford Pinchot) ou les impacts du Dust Bowl (Frederic Clements), dont certains ont parfois des sensibilités romantiques (Aldo Leopold). S’y ajoutent les partisans du malthusianisme, souvent proche des milieux eugénistes (Osborn, Vogt, etc.)D’autre part, il y a les aristocrates, qui ont perdu leur place politique dans les démocraties contemporaines, à l’exception des monarchies parlementaires (Royaume-Uni, Suède, Pays-Bas). Ils s’investissent alors massivement dans la protection de la nature, en particulier de la nature sauvage avec le WWFF. Le nombre des aristocrates est incroyablement élevé dans les instances environnementales, largement supérieur à leur proportion au sein de la population, ainsi que dans les différents fonds financiers consacrés à la défense de la nature. Ils sont logiquement à l’aise avec la gouvernance mondiale ou parapublique puisque ces instances échappent à la vulgaire démocratie qui doit choisir ses représentants, qui peut les destituer et, au moins en théorie, les contrôler.La coagulation idéologique entre technocrates et aristocrates passe souvent par le puritanisme religieux qui vénère la nature sauvage (Jhon Muir, Monod, Dubos, Illich, etc.) »La presse people » est un acteur essentiel. Elle joue un rôle-clé en nous présentant ces aristocrates non seulement sous le jour de leurs frasques, de leur luxe ou de leurs malheurs, mais aussi sous l’aura rédemptrice d’hommes et de femmes qui se consacrent à la défense de la , des pandas ou des tigres, et qui, finalement, se préoccupent du sort de la planète, c’est-à-dire de nous. Elle valorise aussi les courageux naturalistes, les reporters intrépides, les cinéastes et photographes qui ont peut-être du talent, mais dont les compétences scientifiques sont parfois bien faibles. »

 » Effond-rement & Capitalisme vert : la collapsologie en question » Philippe Pelletier



Le Tibet sans peine

"Conseillé par votre bibliothécaire" Posted on 10 Nov, 2021 13:32

« On repère Panikhar à sa mosquée couleur jade, insérée dans un creux des montagnes. C’est une oasis au milieu de la roche violette, sur laquelle se détache le vert fluorescent de petits champs circulaires. Des roches cyclopéennes sont restées plantées au milieu, qui les font ressembler à des jardins zen. Des buissons de fleurs d’un rose éclatant bordent les routes. L’eau dévale des montagnes, captée par d’innombrables petits canaux. Mais, dans ce paysage paradisiaque, les hommes ont introduit leur goût de la souffrance et de la soumission. Dans les champs, les femmes effarées, craintives, cherchent à se dissimuler derrière leurs voiles noirs. Quant aux hommes, nous les trouvons entre eux, à la terrasse des cafés, fumant le narghilé. »

« Le Tibet sans peine » Pierre Jourde



Et ta vie m’appartiendra

"Conseillé par votre bibliothécaire" Posted on 27 Oct, 2021 14:09

« Halima a toujours aimé les histoires. Elle est incapable d’en inventer ou d’en raconter mais elle sait écouter. C’est une auditrice née. Elle peut se laisser emporter par les récits des autres, loin de sa propre vie, juste pour le plaisir des mots. Elle retient les noms, ne s’égare pas dans les digressions et visualise des images si nettes qu’elles lui donnent parfois l’impression de faire partie de sa propre mémoire. En auditrice exigeante, elle pourrait juger que son amie y va fort dans le pathos, que son histoire rassemble trop de clichés misérabilistes pour émouvoir, qu’elle est bancale et peu crédible. Ce qui l’empêche de porter un tel jugement, c’est cette chose bizarre posée devant elles, pour laquelle Irina l’a fait venir chez elle. Elle veut savoir d’où elle vient. »

« Et ta vie m’appartiendra » Gaël Aymon



L.A. Bibliothèque

"Conseillé par votre bibliothécaire" Posted on 20 Oct, 2021 08:21

« Non que le temps s’arrête dans une bibliothèque, il y est plutôt capturé, cueilli, et il ne s’agissait pas uniquement du mien ni de ma vie, mais de celui de l’humanité. Le temps n’y est pas seulement endigué, il est économisé. La bibliothèque est un mémorial. Elle vous offre un aperçu de l’immortalité, on peut y vivre éternellement »

« L.A. Bibliothèque » Susan Orlean



Le papillon

"Conseillé par votre bibliothécaire" Posted on 13 Oct, 2021 13:37

« Une illusion, de part en part, voilà ce qu’était cette vie que nous montrions sur scène : une illusion de toute beauté ! Si quelqu’un mourait, c’était élégamment, dans son lit, dispensant aux pleureurs rassemblés autour de lui quelques paroles édifiantes et pardonnant à ses ennemis le mal qu’ils lui avaient fait ; aucune bombe ne réduisait qui que ce soit en miettes, personne ne hurlait au fond d’une tranchée, en proie à une cruelle agonie. Il est facile de comprendre pourquoi le chien gris courait autour du bâtiment en glapissant férocement et pourquoi, lorsqu’il apercevait un comédien, ses poils se dressaient sur son échine. Derrière les murs de l’Estonia, on vivait une vie qui ne se pliait pas à ses lois ; c’était une tour d’ivoire, pour l’escalade de laquelle ses griffes s’avéraient trop émoussées. C’était une cita­delle. »

« Le papillon » Andrus Kivirâhk



Un safari arctique et autres racontars

"Conseillé par votre bibliothécaire" Posted on 07 Oct, 2021 08:04

« Il commença à comprendre ce qui avait fait venir l’oiseau ici. Il prit conscience tout à coup de la fantastique attirance que ce désert suscitait. Il tourna le dos à la mer couverte de blocs de glace et regarda les terres. A nouveau, son âme se gonfla d’éternité. Les montagnes remplirent tout
son champ de vision. En bas, elles étaient couvertes d’énormes amas de neige, ronds, séduisants, presque doux comme des femmes. De longues guirlandes brunes couraient sur les versants de montagne où la neige avait fondu, et en haut, les pics gigantesques s’étiraient vers le ciel clair comme des clochers d’église. Pour la première fois de sa vie, Anton voyageait en lui-même. Il était quelque part en dehors de son corps, quelque part entre le fond de la vallée et la voûte infinie du ciel. Il ne voyait rien, n’entendait rien et ne se souvenait de rien.
Il sentait en lui une liberté intense, cette liberté dont il avait toujours rêvé, et qu’il s’était toujours souhaitée à travers ses rêves. Cette liberté que l’immense pays polaire avait patiemment, trois ans durant, tenue offerte devant lui. »

« Un safari arctique et autres racontars » J. Riel



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