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Blog Nohbi

A la ligne

"Conseillé par votre bibliothécaire" Posted on 03 Mar, 2021 13:15

« Je dois à l’usine le fait de ne plus éprouver de
crise d’angoisse

Plutôt non

Je date de mon entrée à l’usine le fait de ne plus
éprouver ces foutues crises d’angoisse
Terribles
Irrémédiables
L’infini et son vide qui défoncent le crâne
Font monter la sueur froide le vertige la folie et la
mort

Je date de mon entrée à l’usine le fait de ne plus
prendre de traitement médicamenteux
Psychotropes
Anxiolytiques
Stabilisateurs
Antidépresseurs

Longtemps j’ai eu peur de devenir fou
Bien longtemps

C’était là ma principale angoisse
La mère de toutes
Celle qui générait crise et crises comme autant de
symptômes
Autant de souffrances aussi quotidiennes
qu’invivables

Peut-être l’épreuve de l’usine s’est-elle substituée à
l’épreuve de l’angoisse
Ce serait le lien le plus logique
Devoir tenir jour après jour nuit après nuit heure
après heure
Un simple déplacement de symptôme
Ce n’est plus la tête qui souffre mais le corps
On souffrira toujours bien assez comme ça

Surtout
Bien après que j’ai arrêté l’analyse lacanienne
L’usine m’a renvoyé en pleine gueule mes heures et
mes heures de divan

Le parallèle est évident
Tout au moins me le semble-t-il
Que viens-je faire ici
A quoi bon
Pourquoi ces telles pensées me viennent-elles à ce
moment précis
Pourquoi parler pourquoi se taire pourquoi écrire
Pour quoi
La fonction de l’analyse est d’être allongé sur un
divan à devoir parler
La fonction de l’usine est d’être debout à devoir
travailler et se taire

Et paradoxalement
Vu le temps qu’on a de penser à l’usine quand le
corps travaille
Mes angoisses auraient dû sortir encore plus
vivaces
Ce n’est pas ma place mon boulot ma vie qu’est-ce
que je fous là avec toutes mes années d’études ce
que j’ai lu écrit ou compris du sens du monde

Mais non

Bien au contraire

L’usine m’a apaisé comme un divan

Si j’avais eu à devenir fou
C’eût été dès les premiers jours aux crevettes aux
poissons panés à l’abattoir
C’eût été la nuit du tofu

La fin de l’usine sera comme la fin de l’analyse
Elle sera simple et limpide comme une vérité
Ma vérité

Je dois me coltiner encore cette épreuve tant que le
travail ne sera pas terminé
Ou ce travail tant que cette épreuve perdure

Elle sera

Il sera

Et en écrivant ces mots comme on parle à l’oreille
et au cerveau bienveillants d’un analyste
Je me rends compte que non

Je ne dois rien à l’usine pas plus qu’à analyse

Je le dois à l’amour
Je le dois à ma force
Je le dois à la vie »

« A la ligne : feuillets d’usine » Joseph Ponthus



Ma vie de cafard

Actualité de la bibliothèque Posted on 24 Fév, 2021 09:52

« C’est ainsi que cela commença, et quand cela eut commencé, ce fut impossible à arrêter.

Tout le monde l’apprendrait: sans sollicitation, sans contrainte, de façon purement spontanée, une jeune fille de douze ans, la soeur de deux des suspects, avait fourni des informations à la police de South Niagara dans l’affaire de la mort de Hadrian Johnson.

Cela décida du reste de ma vie. »

« Ma vie de cafard » Joyce Carol Oates



Âge tendre

"Conseillé par votre bibliothécaire" Posted on 18 Fév, 2021 08:44

« Y’a t-il un rapport avec mon rapport ?
Je pense que oui. Parce qu’il est question de souvenirs, et qu’en écoutant Sola me raconter les siens, j’ai compris beaucoup de choses. Par exemple : le pire dans la vie, ce n’est pas la disparition de quelqu’un, une relation qui se délite, un lieu qu’on quitte. Tout cela continue à exister, transmis de tête en tête et partagé autour d’un verre avec des rires, quand on s’en souvient en commun. Le pire, c’est quand il n’y a personne d’autre pour se rappeler tout ça, personne à part toi. »

« Âge tendre » Clémentine Beauvais



Fille

"Conseillé par votre bibliothécaire" Posted on 10 Fév, 2021 13:44

« Un soir, des messieurs passent à la maison, ils ont des questions à poser. Ils sont assis à la table de la salle à manger avec papa, l’un d’eux coche un formulaire qu’il a sorti de son cartable. D’après mes calculs, c’est le recensement de 1964, j’ai cinq ans. Timide et curieuse à la fois, je suis cachée derrière le canapé.

« Vous avez des enfants? demande le monsieur- Non, dit mon père. J’ai 2 filles »

« Fille » Camille Laurens



533: le livre des jours

"Conseillé par votre bibliothécaire" Posted on 03 Fév, 2021 16:35

« C’est la cérémonie annuelle : l’ouverture du studio. Toutes les fenêtres sont munies de petits volets, sinon il entrerait trop de vermine. Mais je trouve toujours des élytres desséchés de scarabées, des lézards déshydratés qui n’ont pas survécu à l’hiver. J’ai essayé de me figurer l’obscurité qui règne alors à l’intérieur, mais mes livres ne m’en disent rien.
Quand j »ai ouvert tous les volets, vient le moment de déverrouiller la porte. Cela ne va pas sans mal, on ne m’attendait plus, clés et serrures protestent, mais soudain elles cessent toute résistance, la porte cède et la lumière s’engouffre à l’intérieur; la première chose que je vois c’est « la bibliothèque de Babel » en espagnol, les sommets de la littérature fantastique que, selon Borges, nous devons tous lire, toutes ses idoles rassemblées : Kafka, Chesterton, Bloy, Kipling, Stevenson, « Micromégas » de Voltaire, « Le Crime de Lord Arthur Saville » d’Oscar Wilde, « Les Mille et Une Nuits » dans la version de Burton en plus de celle de Galland, en tout trente-trois tomes, achetés en une seule fois il y a trente ans à la Libreria Catolica de Mahon. Tout est resté en l’état où je l’avais laissé en décembre. Pendant six mois, les livres se sont lus eux-mêmes, ce que j’ai sous les yeux, c’est mon autoportrait en lecteur. Et en même temps mon autoportrait en tricheur à mon propre égard, puisque je suis le seul à savoir ce que je n’ai pas encore lu. J’entre et je sors de mes bouquins au fil d’une errance marquée par l’arbitraire de qui veut tout et de qui ne choisit pas, sachant bien que tout ce qui est ici m’a fait tel que je suis, y compris ce que je n’ai pas lu. »

« 533: le livre des jours » Cees Nooteboom



Touchées

"Conseillé par votre bibliothécaire" Posted on 27 Jan, 2021 15:03
roman graphique

« – Bonjour à toutes et bienvenue dans les ateliers d’escrime. Je suis Vincent. – Je serai votre professeur. Ici, on appelle ça un « maître d’armes ». Pendant toute l’année je serai accompagnée d’Eva. Eva est psychothérapeute spécialisée dans les violences sexuelles et conjugales- elle sera présente à chaque séance, vous pourrez vous confier à elle sur vos ressentis. Vous aurez également des temps avec elle, en individuel, entre les cours d’escrime.- L’escrime est un sport de combat. Les adversaires, masqués et armés, ont un seul but: toucher sans être touché »

« Touchées » Quentin Zuttion



Venise n’est pas en Italie

"Conseillé par votre bibliothécaire" Posted on 20 Jan, 2021 08:00

« Faudrait créer des hurloirs, ça en soulagerait pas mal, des endroits bien calfeutrés où on dérangerait pas les voisins et où on pourrait hurler tant qu’on veut. Ce serait reconnu d’utilité privée. On pourrait aussi faire des pleuroirs , pour tous ceux qui sont tristes; qui ont des gros chagrins, ça aussi ça en soulagerait plus d’un. dans le même bâtiment que les hurloirs, mais avec une entrée différente. mais c’est toujours pas prévu dans les programmes des candidats à la présidentielle. Alors en attendant, les gens gardent cris et larmes à l’intérieur, c’est sûr que ça encombre, on se contient tant qu’on peut. Et le visage devient comme le couvercle d’une cocotte-minute. »

« Venise n’est pas en Italie » Ivan Calbérac



L’art difficile de ne presque rien faire

"Conseillé par votre bibliothécaire" Posted on 13 Jan, 2021 14:29

« Et les jours de mauvais temps? me demanderez-vous.
Il vous est sans doute facile de deviner qu’au fil du temps j’ai fini , comme mes congénères, par me constituer mon propre antre aux livres, ma grotte aux imprimés, ma crypte de lecture, dont les parois sont tapissées de livres bien serrés où je savoure de précieux instants ôtés de la course chronophage des heures mécaniques, merveilleusement abandonné à mon succédané d’éternité jusqu’à la fin de l’après-midi…. »

« L’art difficile de ne presque rien faire » Denis Grozdanovitch



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